L'apprenti-jardinier s'enorgueillissait de ses melons qui poussaient, vigoureux et drus, dans des vasques aménagées en lignes régulières qu'ils alimentait richement en eau et en fumier.
Oui, mais que deviendront vos melons quand ils auront utilisé l'engrais généreux, ou qu'apparaîtra la sécheresse ? Vous les verrez alors végéter et s'étioler avant d'avoir donné leurs fruits, parce que, habitués à vivre paresseusement sur votre apport, ils sont incapables d'affronter par eux-mêmes les complexités de la vie.
Disposez donc fumier et eau dans une rigole entre les lignes, à quelque distance des plants. Pour vivre, le jeune melon sera contraint de lancer ses racines tâtonnantes à la recherche de la nourriture ; il développera ses radicelles, les enfoncera, les fortifiera, jusqu'à atteindre la zone grasse et généreuse. Et si votre aide fait défaut, ces même racines iront chercher dans les profondeurs, du sol là vie qui gonflera et mûrira les fruits.
Combien de parents, combien de pédagogues, pratiquent comme l'apprenti jardinier ! et accumulent là, à la portée de l'enfant, la nourriture toute prête à ingérer : manuels abondants et riches, explications et leçons concentrées en synthèses indigestes, devoirs soigneusement rationalisés pour éviter aux jeunes pousses tous efforts inutiles.
Et l'élève, en effet, paraît cossu et fort. Mais que l'abandonnent les formules scolastiques, que la vie pose ses vrais problèmes, que, n'avait point prévus l'Ecole, que le travail exige des connaissances que n'a point préparées un laborieux tâtonnement, le plant se dégonfle et se flétrit pour ne produire que ces fruits secs qui tombent lamentablement aux premières chaleurs.
Laissez l'enfant tâtonner, allonger ses tentacules, expérimenter et creuser, enquêter et comparer, fouiller livres et fiches, plonger sa curiosité dans les profondeurs capricieuses de la connaissance, à la recherche, ardue parfois, de la nourriture qui lui est substantielle.
Cela n'ira pas toujours sans pleurs ni grincements de dents. Quand tomberont les échafaudages, la maison sera déjà solide et puissante ; quand l'abandonnera la chaleur du foyer, le petit homme pourra affronter la vie, avec maîtrise et décision.