Fernand OURY

            En 1972 Daniel Hameline, dans une lettre à Fernand Oury, saluait la pédagogie institutionnelle comme « la réalisation pédagogique française la plus marquante de la deuxième moitié du siècle… », et dans le livre De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle :  « un classique de la formation des maîtres…la science éducative à l’œuvre ».

            Fernand Oury est né le 18 janvier 1920 dans la banlieue parisienne, à La Garenne Colombes. Il meurt le 19 Février 1998 à Blois.

            Plusieurs journaux et revues lui rendirent hommage, et Lucien Martin et Jacques Pain écrivirent alors que « la pédagogie tout entière, et particulièrement la pédagogie des terrains sensibles » prenaient le deuil.

            Situons le dans son contexte. Celui de l’entre deux guerres, de 1936, du Front Populaire. Il est très tôt du mouvement des auberges de Jeunesse, « Ajiste ». Il sera occasionnellement garçon boucher, et OS. Il est interné politique (en 1943). Autant d’expériences difficiles mais structurantes qui marqueront son « entrée en pédagogie ». Il est aussi un pratiquant assidu de boxe et de judo, et en tirera des leçons pour sa pédagogie.           

            En 1939, il se retrouve instituteur suppléant, avec 45 enfants. Il met entre parenthèses les réflexes acquis à l’école caserne, et comprend très vite que les classes homogènes sont un rêve de politique, que « chaque élève est hétérogène ». Charlemagne a menti ! Ces élèves « ont un corps et des soucis personnels », et si le maître ne leur prête pas attention, ils « ne sont pas là ». Ils n’ont pas besoin d’une machine à enseigner, mais d’un adulte « vigilant, disponible, entier, vivant ». C’est à partir de là que Fernand Oury postulera que l’éducation ne peut qu’être « sur mesure », comme le déclarent l’Education Nouvelle et Claparède, repris plus tard par Piaget. En 1945 il démarre un journal dans sa classe. C’est l’époque où il s’est investi dans les Caravanes ouvrières, il en dirige, il y travaille avec Félix Guattari, qu’il a eu brièvement comme élève. Ils se connaissent depuis 1942. Les réflexions vont bon train, avec bien sûr Jean Oury, qui est en psychiatrie et bientôt rejoindra François Tosquelles à l’Hôpital de Saint Alban.

            Tosquelles, le « Lacan des Institutions », sera de ces recherches et de ces mouvements de pensée qui accompagneront la pédagogie institutionnelle en maturation (1948). Fernand Oury cherche sa voie, et il en est alors à organiser ses références pédagogiques. Il est en quête de pratiques nouvelles, au plus près des problèmes de son temps. Il n’est pas loin de Makarenko, ou du Deligny de La Grande Cordée, qu’il rencontrera dans les années 60 - Deligny est alors à la clinique de La Borde, ouverte par Jean Oury en 1953.

            En 1949 il se décide à rejoindre le mouvement Freinet. Il est en stage à Cannes. C’est un choc ! Il découvre que des praticiens travaillent autrement, et réussissent, en se formant coopérativement, avec une grande efficacité. Qu’il y a des alternatives à l’école « assise », pour reprendre la belle expression de Ferrière.

            Une question préoccupe encore Fernand Oury : Freinet est à la campagne, comment faire de la pédagogie active en ville, dans la « jungle urbaine » en plein développement ?

            En fait il a eu des expériences « de terrain » décisive. En 1949, dans une colonie de vacances d’adolescents, en 1952 en colonie maternelle, et en 1953 en IME, à Herbault. C’est là qu’il « invente » le conseil, et les « ceintures » de comportement- reprises du judo. Les colonies sont déterminantes pour Fernand Oury.

            En fait l’idée est simple et éducatrice : c’est en prenant l’avis de toutes et tous que l’on progresse dans la vie quotidienne en groupe, en institution ; c’est en discutant des comportements et en les repérant, en les accompagnant, que l’insécurité devant l’agressivité se banalise et s’éduque. Un enfant de 3 ans qui ne noue pas ses lacets peut il traverser seul la rue ? Sa « petite » compétence autorise un statut, et une protection, un « tutorat» institutionnel.

            Car cet instituteur, comme beaucoup d’autres enseignants, éducateurs, chercheurs, engagés dans la spirale politique scolaire de l’aprés deuxième guerre mondiale, savent très bien qu’il ne s’agît pas de s’endormir dans le retour de la croissance, mais que la première mondialisation prend ses marques. Avec elle l’éducation sera mise à rude épreuve. Les dix années suivantes le verront installer les Techniques Freinet dans une classe de ville, en « milieu urbain ». Il est trés proche de ce qui est en 1952 désigné comme la « psychothérapie institutionnelle », et de ses fondamentaux « politiques », la psychanalyse et la place du sujet (apprenant et maître), la dynamique des groupes et la psychologie sociale. Ses expériences de 1939 et de 1945 sont prégnantes. Ces deux dimensions de la pratique des institutions sont les deux jambes, disait Tosquelles, du quotidien du sujet et du groupe « institutionnels ». Freud, Lewin, Freinet, - Marx n’est pas loin, c’est le trépieds popularisé par Fernand Oury dans les années 60, parmi bien d’autres aphorismes et maîtres mots qui sont en eux mêmes des mémentos enseignants.

            Ne rien dire que nous n’ayons fait : On enseigne que ce que l’on sait faire, et comme on l’a appris. La parole ne se donne pas, elle se prend. Des Lieux, des Limites, des Lois, c’est la possibilité du Langage et de l’éducation. Se taire pour mieux entendre.

            Ce que Fernand Oury est à inventer, c’est une pédagogie active qui tiennent compte des Sciences Humaines, et de l’Inconscient. Aïda Vasquez, une jeune psychologue vénézuélienne, en volonté d’observation de ces classes « institutionnalisées », où le conseil de coopérative, et le texte libre, la correspondance, les métiers, sont « entrés en analyse », deviendra essentielle à la publication et à la connaissance de « la PI ». Elle soutiendra une thèse en 1966, sous la direction de Juliette Favez Boutonnier, qui sera le fil conducteur des deux premiers livres. Les concepts psychanalytiques « prennent de la pratique » en classe. Ils ne font pas de la classe autre chose qu’un lieu pour apprendre ; mais  pour apprendre mieux (Francis Imbert).

            Les premiers groupes « Pistes » se diviseront sur la question de la psychanalyse, tout comme le mouvement Freinet. Et Raymond Fonvieille et quelques autres instituteurs resteront sur un pédagogie autogestionnaire et conseilliste, mais sans la sensibilité psychanalytique des praticiens regroupés autour de Fernand Oury. Aujourd’hui la différence est faite par le terrain. Il y a des centaines de classes et d’institutions « TF.PI » (Techniques Freinet-Pédagogie Institutionnelle), en France et ailleurs, qui se réclament de Fernand Oury, et des « Groupes d’Education Thérapeutiques » (1965).

« La classe institutionnelle où le fantasme devient parole…tout comme l’agitation devient activité…est un lieu où toute parole peut être entendue (sinon reçue), justement parce que ce lieu n’est pas n’importe quoi : des lois précises y sont observées, qui permettent transferts, projections, identifications, etc…et un certain contrôle de ce qui se passe », écrit Fernand Oury dans le livre  « rouge », déjà cité.

            Les « monographies » d’enfants en seront la littérature. C’est là que la psychanalyse joue son rôle, comme une lecture de la subjectivité à l’école, en situation scolaire, et transcende l’étude de cas. Le « cas » en fait est celui de l’enseignant et de ses relations « contre-transférentielles ».

            Nous parlions du livre rouge. En effet, les livres sont marqués par les couleurs. Comme les couleurs des ceintures de judo, qui permirent de créer une discipline des comportements collective :  arrêtée en conseil, mais soumise à la différenciation des parcours personnels.

            Ce que Fernand Oury indique ici, c’est que la classe et l’école sont des acteurs décisifs dans la structuration de la personnalité de l’enfant et de l’adolescent. On le redécouvre aujourd’hui, dans la grande violence sociétale. Les livres se vendent en nombre, sans publicité. La pédagogie institutionnelle inspire de surcroît les milieux éducatifs, les travailleurs sociaux, l’animation urbaine. Elle porte en elle-même la matrice de pensée d’une pédagogie de résistance, d’une démocratie « d’apprentissage », et de prévention de la violence.

            En 1972, nous étions à ses côtés pour soutenir la création de « Centres de pédagogie et de psychothérapie institutionnelles », après d’autres propositions aussi novatrices, comme le « complexe expérimental » qui liait déjà école, formation et recherche.

On peut résumer l’ensemble dans une question plus complexe mais claire : une école en bonne santé mentale, qui se soigne et soigne ses relations humaines, tient résolument la démocratie des apprentissages, et enseigne dans le respect des hétérogénéités, réussit. Nous le constatons chaque jour. Elle peut prendre plus de temps au départ, mais elle réveille le désir d’école, ce qui aujourd’hui est presque un miracle.

Il n’y a pas un jour où les structures en difficultés, en France, dans les Dom Tom,  et ailleurs, en Europe, en Amérique Latine, ne redécouvrent Fernand Oury.

Il est désormais parmi les « grands pédagogues ».

Il vit encore, parmi nous, par des groupes structurés et offensifs, et des personnes, toujours mobilisés par les réponses à la mondialisation violente de l’intelligence. Il a ouvert le champ humain d’une pédagogie du savoir en situation sensible.

La pédagogie institutionnelle ne fait que commencer.


Fonvielle René, L’aventure du mouvement Freinet, Paris, méridiens Klincksieck, 1989.

Fonvielle René, Naissance de la pédagogie autogestionnaire,Paris, Anthropos, 1998.           

Imbert Francis, L’inconscient dans la classe, Paris, ESF, 1996.

Oury Fernand, Vasquez Aïda (1967). Vers une pédagogie institutionnelle, Paris, Maspéro. Réédité Matrice éditions, 71 rue des camélias, 91 270 Vigneux. Le « livre vert ».

Oury Fernand, Vasquez Aïda (1971). De la classe coopérative à la pédagogie institutionnelle, Paris, Maspéro. Idem Matrice éditions. Le « livre rouge ».

Pain Jacques, Oury Fernand, (1972). Chronique de l’école-caserne, Paris, Maspéro. Idem Matrice éditions. Le « livre noir ».

Pochet Catherine, Oury Fernand, (1979). Qui c’est l’Conseil ?, Paris, Maspéro. Idem Matrice éditions.

Pochet Catherine, Oury Fernand, Oury Jean (1986), L’année dernière, j’étais mort (Miloud), Vigneux, Editions Matrice.

Thébaudin Françoise, Oury Fernand (1995), Pédagogie institutionnelle, Vigneux, Editions Matrice.

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