Conférence de Serge Boimare

Nantes 28/01/2015

Conférence de Serge Boimare

Nantes 28/01/2015

J'ai croisé toute ma carrière des adolescents réfractaires, contestataires, pourtant normalement intelligents, normalement curieux mais en échec. Quand j'ai voulu faire comme en classe ordinaire, la moitié des élèves étaient dehors, l'autre moitié qui avait gentiment accepté de rester ne voulait pas de quoi que ce soit qui ressemble de près ou de loin à du scolaire. 

En France,  on ne change pas les pratiques mais on change souvent les noms (échec, décrochage,  besoins éducatifs particulier,...). J'ai travaillé avec des élèves toujours à la limite de se faire renvoyer, qui ne tiennent pas leur cahiers de texte, qui ne font pas leurs devoirs (15% des élèves).Depuis 5 ans je travaille à Genève sur le thème: Utiliser les textes fondamentaux du programme pour surmonter l'empêchement de penser. Mieux apprendre grâce à une médiation culturelle.  Modifier les pratiques pédagogiques en utilisant intensivement la culture (textes fondamentaux), le langage (débattre, argumenter). 

3 Objectifs: Mettre les élèves qui n'ont pas les bases en situation de participer. Favoriser la cohésion groupale de la classe autour d'une culture commune. Faciliter la construction du savoir par des liens entre profs.

Si nous souhaitons arriver à une école plus juste qui ne marginalise plus les plus faibles,  des changements profonds sont nécessaires : notamment, cesser de croire que la difficulté sévère à apprendre se règle par du rattrapage, des cours particuliers sur "les bases" (premier malentendu avec les décrocheurs). Au contraire , ça aggrave. Ces élèves sont d'abord empêchés de penser. Pas équipés pour affronter les contraintes de l'apprentissage qui les inquiètent, ils se protègent de la situation d'apprentissage.

Comment reconnaître ces élèves empêchés de penser dans vos classes?

Je vais m'appuyer sur l'exemple de Kévin,  élève que je suis en thérapie et qui entre au collège sans les bases. Je me rends compte de la complicité involontaire du collège qui sait ce qu'il va devenir avant même qu'il arrive  et je me demande ce que l'école a bien pu faire pendant toutes ces années. Mais attention de ne pas tomber dans les pamphlets faciles (comme ceux qui font les succès de rentrée scolaire). Donc: qu'est­ce qu'on propose? Le passage en sixième a été accordé au bénéfice de l'âge. Il n'a pas le niveau pour réussir au collège. Ses parents  sont désarmés par 3 problèmes éducatifs: le désintérêt total pour l'étude (malgré de nombreux cours particuliers), ses colères violentes dès qu'il est contrarié, ses exigences matérielles jamais assez satisfaites. Ces parents me disent que les profs ne savent pas intéresser les élèves et qu'ils n'ont pas d'autorité (devant lui bien sûr). Ils lui ont acheté  le dernier maillot du PSG , véritable talisman qui permet son inclusion au collège (pas ses compétences). Kévin me dit : "Au collège je m'en sors, je suis craint et respecté, il n'y a que pour le travail que ça ne va pas" . Il sait déchiffrer mais perd le fil du texte. Il ne comprend pas. Un livre par trimestre? Pas question. Il écrit les mots comme ils les entend. En math, c'est un peu mieux mais à peine. Il n'arrive pas à enchaîner deux opérations successives pour résoudre un problème. 

Kévin est donc l'élève sur 5 (1 sur 3 dans certains quartiers). Oui mais le prof doit faire son programme. Un mois après la rentrée, il est donc à l'écart. Lui même a d'ailleurs tout fait pour. On a pas envie de l'aider, il s'oppose, est insolent, il gêne les cours "Avec un

comportement agité et provoquant" signale son carnet de liaison.

Le médecin a diagnostiqué : Kévin est hyperactif avec troubles de l'attention. C'est pour cela qu'il ne tient pas en place. Donc deux remèdes sont proposés: le pédopsychiatre et la ritaline... 

Kévin m'explique ce qu'il ressent: "C'est quand je ne trouve pas tout de suite la réponse. Tout se brouille dans ma tête et ça m'énerve, ça se trouble et se mélange dans ma tête. J'ai peur que tout éclate. Si quelqu'un m'oblige à continuer et me parle à ce moment là, ça m'énerve . Pour m'en sortir, je dis: "C'est trop dur, l'exercice est bidon". 

Un élève en classe ne l'exprime pas aussi bien que Kévin. 

Des indices pour les repérer: la phobie du temps de suspension. Ce temps d'élaboration et de construction. Premiers signes vite repérés (moyens d'évitement): des troubles du comportement (bouge, s'agite) l'auto dévalorisation (j'y arrive pas, chui nul) qui va avec un sentiment de persécution (c'est le prof qui explique mal, qui les a dans le colimateur, les exercices sont bidons).

Qu'est­ce qui leur fait peur? Qu'est­ce qu'ils redoutent? Le sabotage est utilisé comme une défense car la rencontre avec l'apprentissage les déstabilise. On oublie souvent que la maîtrise des savoirs fondamentaux suppose 4 contraintes: accepter qu'on manque de quelque chose (savoir lire, très dur en CP), savoir attendre (on apprend pas tout de suite), respecter les règles, supporter un moment de solitude. Exactement l'inverse de tout ce qu'il a connu en famille. Ses parents ont toujours répondu à son besoin d'immédiateté et de complétude. 

Le réveil d'angoisses archaïques et la peur d'éclatement entraînent un comportement, un langage et des stratégies particulières. 

Un comportement particulier: ils voudraient quand même apprendre des choses mais tout de suite et ils passent très (trop) vite le relais au corps. Le médecin diagnostique un problème organique mais la dimension intérieure? Revenir à soir quand il y a conflit. Quand on a pas de dimension intérieure, si le prof est rasoir on ne peut pas y revenir pour s'y réfugier, pour faire passer le temps.

Un langage particulier : ces ados sont incapables de s'appuyer sur la parole de l'autre pour​      échanger. Bentolila: Corrélation très forte entre langage argumentaire et savoirs fondamentaux. 

Une curiosité particulière: des préoccupation primaires infantiles. Sadisme, voyeurisme, mégalomanie (salaires des footballeurs). Il y a là une étape à faire franchir. 

Des stratégies particulières: Premier type de fuite: le conformisme de pensée, l'inhibition intellectuelle (ces élèves aiment faire et refaire des choses qu'ils savent déjà faire). Le créatif (le danger donc) ne fonctionne pas. Attention: cela minore les coefficients intellectuels lorsqu'on les "teste". 

Deuxième type : Pour griller le temps de suspension, d'autres vont vite pour s'en débarrasser , font une association immédiate: ils inventent la fin d'un mot, d'une phrase. Leur demander l'idée principale d'un texte de dix lignes est un bon test. Ils vont souvent l'imaginer à partir d'indices picorés. Lien avec les méthodes de lecture: jongler entre globale et syllabique en fonction de cela car global et syllabique encouragent chacun un type de fuite. Troisième fuite: la rigidité mentale. Exemples type: Anorak, casquette, bonnet. Les professeurs sont là pour leur jouer des mauvais tours. Ces élèves font face à une intrusion en eux par le monde de la pensée. Ils développent alors une forme de violence pour lutter contre la persécution et l'injustice. Le carnet de liaison devient alors un trophée (une médaille de virilité). Quand on traite un groupe on peut pas être juste et ils le repèrent sans arrêt. Cela touche plus les garçons (70% en SEGPA).

Qu'est-ce qu'on peut faire?

Kévin est donc placé dans un groupe de soutien. Fausse bonne idée. Il profitera de ces exercices individualisé pour améliorer ses stratégies d'évitement. Insuffisances beaucoup plus profondes que des lacunes dans les savoirs de base. Il ne sait pas écouter, il ne sait pas s'exprimer , il ne sait pas se mettre en situation active. 

  1. Apprendre à écouter.  Ces élèves ne savent pas faire de l'image avec les mots qu'on lit; lui ne sait déjà pas le faire avec les mots qu'il entend. Handicap terrible dont personne ne parle.

On le retrouve chez ceux qui décrochent. Faire de l'image, du scénario avec le mot entendu.

Sinon, il ne pourra pas greffer d'autres représentations sur les siennes.

  1. Il n'a pas franchi le stade du langage argumentaire. Il est en insécurité langagière. Il doit apprendre à associer deux éléments pour faire une démonstration. Il ne sait pas écouter de manière constructive. Il ne sait pas enchaîner deux idées, il ne sait pas prendre un exemple quand on le pousse dans ses retranchements. Il faut donc apprendre à débattre et argumenter. La pensée se construit avec le langage.
  2. Occuper une place active. Important pour s'intégrer au groupe et construire une dimension intérieure.

C'est possible sans dérégler le système? Sans que les meilleurs y perdent? Oui, c'est en leur faisant une place qu'on peut y arriver. Mais comment?

Trois changements forts mais inquiétants pour les profs et les cadres.

  1. Bousculer les emplois du temps. Première heure de la journée consacrée à du nourrissage culturel et de l'apprentissage à débattre. Utiliser les textes fondamentaux de littérature et d'histoire. Commencer tous les jours par 10 à 15 minutes de lecture à haute voix. Puis l'idéal après la lecture : 20' à l'argumentation orale et 20' à l'argumentation écrite.

Démarche imposée par le socle commun. Activités associées à faire TOUS LES JOURS, la première heure (testé à Genève).

  1. Patrimoine culturel commun construit au cours de ce début de journée. Un patrimoine commun est indispensable pour apprendre à vivre ensemble. Les classes hétérogènes sont impossibles, il n'y aura pas de réels échanges, de vivre ensemble s'il n'y a pas de patrimoine commun. L'autre solution étant la ségrégation.
  2. Relier les savoirs entre eux à partir des Contes, de la mythologie et des textes fondateurs des religions (arrêter de dire qu'on ne peut pas, qu'on est laïque). Pas la peine d'aller plus loin. Il y a tout ce qu'il faut dans les programmes. En un trimestre, Kévin peut entrer dans l'écoute constructive. Étape de lecture à voix haute qui ne suffit pas (pas naïf). Il doit ensuite passer par ses propres mots. Il a été interpellé par ses croyances et ses préjugés. Il s'est posé des questions sur le passé, les origines. Il possède alors du mou pour exprimer ses sentiments et ses peurs. Nous l'avons encouragé à dire et à écrire avec ses mots. Si ce palier est franchi alors les portes de l'apprentissage commencent à s'ouvrir. "On a pas le temps" n'est pas un argument. Et cela stimule aussi les meilleurs.

S'appuyer sur un récit dans toutes les matières, en coordonnant pour faire du lien. 

3) Pour cela, une rencontre hebdomadaire entre les profs de la classe est essentielle (s'informer, coordonner). Difficile à mettre en oeuvre mais on devrait partir des pratiques et la médiation culturelle peut faciliter ces échanges. Il faut faire du lien entre profs avec ce patrimoine commun. Les profs sont également contaminés par l'empêchement de penser. On ne peut pas appauvrir et simplifier son message en permanence, ou alors on se fait encore contester. Difficile au collège (volonté du chef d'établissement, pour les question d'emploi du temps par exemple). Plus facile de relier à l'école primaire. Les liens sont évidents si on a envie de les faire. Et ils redonnent du pouvoir de créativité. Les enseignants du réseau qui ont réfléchi sur ces enfants à la marge, peuvent aussi apporter une aide. 

Est-ce que ça ne va pas freiner les meilleurs? Une étude de Genève qui montre qu'ils en profitent, au contraire.

Fin de l'exposé

En réponse à des questions de la salle: 

Est-ce qu'il n'est pas trop tard lorsque les familles ont fait tout le contraire?

Ça commence avec les familles. Puis l'école ne travaille pas ce manque de compétences psychiques. L'école ramène sans arrêt aux carences, aux manques de base et c'est une erreur. Oui, il ne faut pas se leurrer, ce sera définitif pour certains (indicateur: nombre d'illettrés). Un cercle vicieux: le manque d'entraînement. On peut tomber dans son parcours individuel. Beaucoup de gens fonctionnent sans langage argumentaire (vraie pâture pour les groupes intégristes). Mais on peut s'en sortir sans ses parents.

Vous sentez­vous soutenu par la hiérarchie, par les inspecteurs?

Je suis à la Fondation de France et je me sens très soutenu par l'Institution. Un point de crispation : lorsque je défends l'idée que les professeurs pourraient se coformer... Réponse des inspecteurs français: si on laisse les profs tous seuls ils vont passer leur temps à se plaindre et à ne pas faire (rires dans la salle). Certains pensent qu'il faudrait les chapeauter et leur apporter la bonne parole. Alors que ce temps est nécessaire (pas entre deux portes). A Genève, les profs se réunissent et c'est eux qui décident de leur propre formation.

Peut­on utiliser d'autres voies culturelles?

Les récits sont importants, commencer par là mais on peut élargir. Être créatif. Pièce de théâtre, musique. 

Et les élèves qui pourraient pourrir le récit à haute voix? Et les 6h qui suivent?

Il faut organiser un retour sur ce que les élèves ont entendu et faire du lien avec les autres matières pour les autres heures. Pour les gros groupes comme en collège, cela relève de la pédagogie (petits groupes pour échanger sur ce qu'on a compris et retenu, par exemple, pour éviter que ce soit toujours les mêmes qui parlent). 

Un élève m'a dit: "Me proposer c'est déjà m'imposer", est-ce qu'on peut les laisser choisir les livres ou faire voter?

Ne pas laisser le choix aux élèves en situation de trouble du comportement. Ils ne peuvent pas choisir des textes, ils ne les connaissent pas. Pas de fausse démocratie. La démocratie demande de l'entraînement.

Gwenaël Le Guével - CRAP

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