Une autre institution : la monnaie intérieure (par René Lafitte)

I. Je n'y avais pas pensé

Pendant des années, j'ai fait la classe sans monnaie intérieure. Ce qui n'empêchait pas la classe de marcher. Simplement, je n'y avais pas pensé. Est-ce bien surprenant ?

Dans la société française de cette fin du XXe siècle, si les enfants constituent un coeur de cible privilégié pour la publicité et la santé économique du marché, ils n'en sont pas pour autant inclus dans le circuit d'échange de l'argent.

Ils ont de l'argent qu'ils ne gagnent pas et qu'ils peuvent rarement utiliser à leur guise. C'est de l'argent-cadeau qui ne signifie que l'aptitude à être reconnu satisfaisant par un détenteur de pouvoir. Payer un enfant serait reconnaître la valeur de sa production ou de son travail, signes tangibles de sa valeur personnelle. On ne paie pas un enfant : on le récompense. Le cadeau, signe de la puissance et de la bonté du donataire, scelle par la reconnaissance l'aliénation du récepteur.

Ne nous étonnons pas de voir l'école distribuer des prix, des satisfecit, des bons ou des mauvais points et des jugements de valeur. Ne nous étonnons pas davantage qu'un instituteur normalement institué n'ait pas naturellement l'idée d'introduire en classe une institution qui remettrait en cause son pouvoir extraordinaire de décider du bien {ce qui me satisfait) et du mal,son contraire.

Supprimer les récompenses aliénantes et affirmer que le travail enthousiasmant n'en a pas besoin ne résout pas plus le problème de l'argent. Et ça ne l'empêche pas de se poser,                                               

Quelles que soient les intentions, la meilleure façon — habituelle et convenable — de l'esquiver est de maintenir l'argent hors de portée des enfants.

Pas question de monnaie avec laquelle chacun pourrait monnayer Dieu sait quoi ! Pas d'histoire. Comme celui de la mère et de l'esclave, le travail de l'enfant ne peut être que gratuit et obligatoire. Seul objectif: faire plaisir, satisfaire le maître ou ce qu'il représente.

J'ai donc décidé d'expérimenter cette monnaie intérieure qui, sans grands risques, devait permettre aux enfants de faire des expériences sociales et d'acquérir une certaine maîtrise de cet argent-pouvoir (leurs acquisitions ne se limitant pas, on le devine, au plan scolaire)

II. Dans cette classe de perfectionnement

A. Notre monnaie

L'unité, c'est le point qui, en principe, équivaut à un franc. Multiples : le décapoint, l'hectopoint, le kilopoint. Sous-multiples : le centipoint, dit centime en classe (le décipoint n'est pas utilisé). Je peux me dispenser d'un long enseignement du système métrique...

Tirée sur carton spécial, notre monnaie décourage les faussaires.,.

B. Gagner : être payé

1. Sont payés à Béziers

- Le travail scolaire demandé par la société dont je suis ici le représentant.

Exemple : la fiche de mathématique.

- La production, l'objet échangeable, reconnu valable par tous. Exemple : la page de journal tirée à x exemplaires.

- La peine qu'on s'est donnée pour produire.

2. Sont aussi payés

- Les travaux fastidieux (rangements, nettoyages, découpage de feuilles,...).

- Les travaux supplémentaires ou urgents (sortir un texte en une demi-journée, écrire à la place d'un absent, dépanner une équipe,...).

3. Ne sont pas payés

- La plupart des travaux d'atelier, l'art et le jeu : ce que l'on fait pour son plaisir.

- Ce qui est payé de retour : la lettre au correspondant.

- Ce que l'on donne (si on veut) au groupe : le Texte libre (mais sont payés les travaux de mise au point du texte).

4. Autres cas

- Tout travail supplémentaire est payé double : les faibles en calcul ont besoin de s'entraîner mais n'ont pas nécessairement envie de faire des fiches supplémentaires. Par contre, ils ont parfois envie gagner des sous. Même si on ne la recherche pas systématiquement, on retrouve ici une motivation ersatz

- Sont payés au rabais une production ratée, un travail bâclé,...

... Tout cela est fort discutable... et discuté au Conseil. Ça nous regarde.

Selon les circonstances, nous modifierons : qui d'autre pourrait décider à notre place ?

C. Payer la production et/ou le travail ?

Fixés provisoirement par le maître, les tarifs, donc, sont à tout moment négociables au Conseil.

Mais l'égalité, ici, serait une injustice. Du fait de l'hétérogénéité des niveaux de compétence, les capacités de productions sont très diverses... Souvent, donc, le salaire de chacun tient compte des niveaux et rémunère le travail, plus que la production.

Un exemple : la copie est payée 50 centimes. Mais les niveaux en écriture déterminent des exigences différentes :

- la ceinture rose doit écrire sans erreur 1 ligne ;

- la ceinture blanche : 2 lignes ;

- la ceinture jaune : 5 lignes ;

- la ceinture orange : 8 lignes ;

- la ceinture verte : 10 lignes.

Mais alors, direz-vous, pourquoi vouloir tellement changer de ceinture, si c'est pour être moins payé ? Il se trouve que dans un milieu qui le favorise, les enfants veulent grandir. Importance, là, des ceintures de comportement qui permettent de situer le désir à grandir, de se voir grand dans le regard de l'autre.

Ils n'ont alors aucune peine à comprendre que l'exigence est un honneur.

D. La paye thérapeutique

Le simple fait de voir son travail reconnu socialement, comme on dit pudiquement, ne passe déjà pas inaperçu, notamment pour ces vaut-rien qui n'existent guère pour autrui et qui, où qu'ils soient, comme chacun sait, devraient être ailleurs.

Mais ici, avec l'accord du groupe, un obsessionnel peut être payé à ne rien faire ou se salir (terre, peinture, modelage, etc.), un caractériel a-social pour avoir souri à ses coéquipiers, un timide parce qu'il a parlé en public, un peureux parce qu'il est entré en contact dans le match de handball, etc.

Pratiquement tout est possible, si c'est situé, si on en a parlé, si on a donné sens à ce qui se passe là et paraît insensé ou inéluctable.

Tout cela n'étant possible, bien évidemment, que dans une classe où l'on produit, où l'on échange, où l'on commerce. Sinon, autant distribuer des bons points... D'où :

E. Dépenser, acheter, payer

1. Acheter au marché

Sans possibilité de dépenser à sa guise, la monnaie n'a aucun sens. Donc, chaque samedi, une demi-heure avant la sortie, commence le marché. C'est la foire, la fête. Il vaut mieux renoncer à la faire suivre d'un travail quelconque.

- Chacun peut être vendeur ou acheteur (on ferme sa boutique quand on va acheter ou on la fait tenir par un copain).

- Chacun fixe ses tarifs et devient très vite au courant des lois de l'offre et de la demande.

- S'ils ont peur de se faire voler, les petits peuvent se faire aider par leur chef d'équipe ou une ceinture verte en comportement. C'est leur affaire. A plus ou moins long terme, ils peuvent aussi apprendre à compter...

- On y vend ce qu'on veut (je veille à ce que ça ne soit pas un objet de valeur de la famille) : des soldats, des illustrés, des casques de vélocross, des billes, des bijoux de bazar, des petits jeux, etc. Parfois sont vendues très cher des choses surprenantes : un carnet tout écrit, un morceau de polystyrène informe,... Les enfants ont leurs propres valeurs.

Moi, je tiens la papeterie : stylos, crayons, règles, gommes, papiers à dessin, cahiers de brouillon,... J'ai vendu aussi des cartables usagés (à des Gitans qui n'en avaient pas ou plus), des bibelots récupérés,... En tant que responsable de la banque, il m'arrive d'acheter à un élève un livre de bibliothèque pour la classe.

2. Payer des amendes

La critique au conseil est certes un progrès par rapport au coup de poing. Mais envahi par les palabres, le conseil devient marécageux : personne n'écoute plus, la parole s'y dévalue. Ça finit toujours par une leçon de morale coopérative d'une inutilité remarquable et d'une inefficacité garantie.

Les amendes ou contraventions remplacent les punitions, les discussions infinies, les discours sur-moralisateurs et les chantages affectifs. Il s'agit d'infractions aux décisions élaborées en commun : ne pas respecter le code voix basse, gêner une leçon (on est libre d'y participer ou pas, mais...), galoper pour se déplacer (excès de vitesse),... Infractions mineures, sanctionnées par une amende légère, rarement contestée, payable immédiatement. Bien sûr, on peut faire appel au Conseil.

En cas d'infraction plus grave, de délit (insultes, coups, vols,...), l'affaire est portée devant le Conseil qui peut décider d'une amende plus élevée ou d'une autre sanction.

Il ne s'agit pas d'un jeu pédagogique. À moi aussi, il m'arrive de transgresser les règles, d'être sanctionné : je paye alors mes amendes en monnaie extérieure puisque je suis payé en francs, et cela s'inscrit en recette pour la caisse de coopérative...

III. De quelques phénomènes liés à la monnaie

A. Le refus

J'en veux pas, tu peux te les garder tes sous!: réaction normale de nouveaux arrivés, ex-héros de l'indépendance. C'est leur affaire. Quand ils ne se sentent plus en danger, ils renoncent à leurs défenses inutiles et vont chercher leurs sous en papier dans la poubelle (d'où parfois ils ont disparu).

B. Le vol des points

L'expérience prouve qu'il est rare. Parade extrême : le maître cesse de payer, le marché est supprimé, les sous redeviennent papier tant que le problème n'est pas résolu. En général on trouve des solutions.

Intérêt, ici, d'une monnaie intérieure : l'incident n'a pas de conséquences catastrophiques. Il devient une expérience sociale utile, chacun apprend à ne pas laisser traîner ses sous.

C. La perte

Certains paumés perdent leurs sous... comme leurs autres affaires. Symptôme plus que défaut. On peut les aider, s'ils le désirent, mais c'est avant tout leur affaire. Ici encore, rien de catastrophique.

D. Les associations

Certains mettent leurs sous en commun pour acheter un objet de prix. Ce qui fait problème dès qu'un des sociétaires veut acheter à un autre sociétaire. Cette année, le Conseil a dû voter une loi antitrust (mais ailleurs, un trust a acheté un vieux vélo au maître).

E. Les fluctuations de la monnaie

A l'origine, donc, le point équivaut à un franc. Mais selon le volume de marchandises mises sur le marché, la quantité de monnaie émise, la thésaurisation, la confiance accordée, le cours de la monnaie varie. Risque de dévaluation, d'inflation, de déflation,...

S'il est fréquent de voir des enfants suivre le cours de la bille pour en acheter quand ce dernier est au plus bas (hors des périodes où les jeux de billes sont à la mode), il arrive aussi que certains achètent des points avec des francs.

La banque ne peut, sans risque, fabriquer indéfiniment de l'argent : nécessité d'une politique monétaire. Intérêt surtout d'y associer les enfants, si l'on croit bon d'utiliser ces phénomènes pour un apprentissage réel de la gestion, voire de l'économie.

Là encore : maîtriser un pouvoir pour le donner aux intéressés. Nous serions vite accusés de. faire de la politique... si des réactions plus affectives ne venaient au bon moment occulter ce problème :

-Ce n'est pas sérieux, votre monnaie de papier, c'est un jeu : vous n'utilisez pas la vraie monnaie...

Remarque très juste, du reste : hors du territoire de la classe, notre monnaie n'a pas cours. Notre argent pas vrai est aussi fictif que le franc ou le mark.

Les enfants eux aussi sont surpris, au début, par ces sous en papier. Ils sont encore plus surpris quand ils constatent qu'on peut quand même acheter des trucs avec. Ça leur permet de découvrir que le billet de 50 francs est aussi en papier, qu'il n'a cours que sur le territoire national et que, comme toute monnaie au XXe siècle, c'est une monnaie fiduciaire qui peut se dévaluer.

F. Réaction normale : le scandale

Il est difficile de croire que l'argent est quelque chose d'anodin. Il est encore plus difficile d'en parler. Essayez dans une réunion bon genre de parler salaires ou bénéfices. Essayez d'évoquer la monnaie intérieure dans un groupe de pédagogues...

Je pourrais sans risque discourir sur l'autogestion, mais dès qu'il est question d'entraînerréellement les enfants à la gestion financière de leurs propres affaires, à commencer bien sûr parce qui les touche de près, leur budget personnel, alors là, rien ne va plus. Nous sommes voués àla vindicte publique. Phénomène intéressant.

Plus d'un siècle après Marx, on pourrait savoir distinguer la monnaie, qui permet les échanges, du capital qui assure sa propre accumulation par l'exploitation de la force de travail et suppose la propriété privée des instruments de production....

... Par contre, pas besoin d'avoir lu Freud pour savoir ce que le bon sens nous répète : ce n'est pas beau de parler de ça, surtout devant des enfants. C'est sale, c'est de la merde, ça transporte des microbes... et les germes du capitalisme. C'est du pouvoir, aussi, et le scandale assuré, préservons nos chers petits...

Avec le sexe et la mort, l'argent est un des signifiants majeurs frappés de tabou: usage strictement réservé aux castes supérieures... Une étude sérieuse des effets de l'argent dans la classe coopérative reste à faire...

G. De quelques autres utilités de la monnaie

- Je travaille pour te faire plaisir, tu travailles pour me faire plaisir... Ce discours, sous-jacent, qui insiste même quand on croit expliquer le contraire à l'enfant et qui scelle sa dépendance, peut cependant cesser sans un mot d'explication : le travail sérieusement fait est payé ; bâclé, il ne l'est pas. Une ânerie : une amende. Je paie : je suis lavé. La matérialisation des échanges par la monnaie permet d'éliminer certaines infections ou retombées radioaffectives. Le maître (et ce qu'il représente) n'est plus là en permanence, à s'émouvoir et à juger. Le simple fait d'avoir remplacé les chantages affectifs suffirait, si besoin en était, à justifier pour moi la monnaie intérieure.

- S'il te plaît !... Arrête !... Tu nous gênes !... L'amende remplace aussi ces remarques répétitives, empreintes de reproches et qui débouchent souvent sur une sanction disproportionnée par l'exaspération. Elle capte les agressivités et permet de continuer le travail sans émotions inutiles.

- Pour certains enfants, isolés, interdits de parole, coupés du monde et phobiques de toute relation, acheter, vendre, être payé et payer, échanger, sont des occasions extraordinaires de reprendre contact, de rétablir une ligne qui avait été détruite, de se relier : de (re) venir au monde. En ces temps où l'on parle si facilement d'enfants ou d'adolescents prépsychotiques, cette dernière remarque sur le rôle possible de la monnaie pourrait avoir quelque intérêt.

René Laffitte (Mémento de pédagogie institutionnelle, Matrice,1999)

Repères bibliographiques

CCPI          pp. 169, 247, 397 et 610

Qcc          pp. 27. 52, 79. 160, 219 et 238

Jcco          pp. 83

Cahiers pédagogiques, n0 216, « L'école et le fric », p. 34

Quelques autres références

Racine J.,     Argent et échanges à l'hôpital psychiatrique, Ceméa, Paris, Scarabée

(épuisé)

Mauss M.,     « Essai sur le don », in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1968

Oury J.,       « Les clubs thérapeutiques », in Psychiatrie et psychothérapie

institutionnelle, Paris, Payot, 1976

Polack J., Sabourin D.,

« L'argent », in Laborde ou le droit à la folie (chapitre N, p. 131),

Paris, Calmann-Lévy, 1976

Freud S.,      Trois essais sur la théorie de la sexualité. Paris, Gallimard, 1978,

Folio, essais. 1994

Dolto F.,       La Cause des enfants, Paris, Poche, Troisième partie, chapitre 5

Valabrewa J.-P.,

« L'argent, la dette, le don, la matière symbolique », in Fantasmes,

mythes, corps et sens, Paris, Payot, 1980

Viderman S.,   De l'argent en psychanalyse et au-delà, Paris, PUF. coll. Fil rouge,

1992

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