Faut-il être nostalgiques du passé ?

           
Jacques BERNARDIN (GFEN)

Il faudrait « retourner aux bonnes vieilles méthodes qui ont fait leurs preuves »… pour faire réussir les élèves. Remontons le fil du temps pour y regarder de plus près…

Revenir à la combinatoire : la méthode a-t-elle fait ses preuves ?

En 1905, Alfred Binet mène une enquête sur le niveau de lecture à Paris intra-muros, qui révèle que « trois enfants sur dix ont un niveau nul de lecture fin CP, six sur dix ont atteint seulement le niveau de la lecture syllabique ou ânonnante ». Selon les critères actuels d’un savoir-lire entendu comme « savoir traiter de l’information écrite, comprendre un message », seuls 5 à 10 % des enfants de l’époque pourraient être déclarés lecteurs[2] préconisaient d’insister sur le code. La lecture devait « porter sur des mots et des phrases simples » au cours préparatoire, on visait « la lecture courante de textes simples » au cours élémentaire, « la lecture courante et expressive » au cours moyen « avec explication des mots difficiles et du sens général» et en classe de fin d’études, la « lecture à haute voix et lecture silencieuse de textes empruntés aux grands écrivains ». Les Instructions précisaient : « Pendant cette période (CP-CE1-CE2), le caractère essentiel de la lecture est d’être ‘courante’ et l’on se gardera d’en arrêter trop souvent le cours par des questions ou des explications ». La méthode syllabique dominait, avec pour objectif  d’intégrer la reconnaissance phonie/graphie en faisant appel à la mémoire, la répétition et l’oralisation collective. « Grâce à l’entraînement intensif auquel ils auront été soumis pendant trois années, nos élèves, dès le début du cours moyen, possèderont le mécanisme de la lecture »[4]

Certes, ce n’est pas une raison pour se satisfaire des 10 à 15 % d’élèves faibles lecteurs à l’entrée de la 6ème, dont le devenir (scolaire, professionnel et social) est plus lourdement hypothéqué aujourd’hui qu’hier[6].

Retour à la dictée et à la rédaction ?…

Revenons aux instructions officielles de 1923. Si l’orthographe y avait une bonne place, c’était au service de quelles ambitions en matière de production écrite ?

Au CP, « cette discipline n’y est pas prévue ». On préconise au cours élémentaire la « composition de phrases simples ». Comme le précisent les instructions de l’époque : « Il ne saurait être question de faire composer à des enfants de sept ans de véritables rédactions. Nous ne leur demandons pas même un paragraphe. Nous ne leur demandons que de petites phrases (…) Que l’enfant apprenne d’abord à exprimer une idée (…), à écrire correctement une phrase simple. Si, au terme du cours élémentaire, il est rompu à cet exercice, il n’aura pas perdu son temps. Au cours moyen, il apprendra à combiner des phrases. (…) Après avoir imaginé quelques phrases sur un sujet déterminé, les grouper logiquement en un développement d’une douzaine de lignes, voilà ce qu’on demande à ces enfants »[8]. En matière d’orthographe, les résultats d’aujourd’hui sont-ils vraiment catastrophiques ? Comparant les compétences d’élèves de 1995 à celles de leurs aînés, l’étude de Claude Thélot (alors directeur de la DEP)  montrait certes qu’ils faisaient plus de fautes d’orthographe, mais également que ces collégiens faisaient deux fois et demi moins de fautes de langue et de signes orthographiques (accents, apostrophes, ponctuation, majuscules), en ajoutant : « En rédaction, les élèves d’aujourd’hui ont une meilleure expression, une meilleure organisation de la pensée et une meilleure maîtrise du récit que ceux des années 20 »  



           

Ces éléments amènent à nuancer le bilan des « bonnes vieilles méthodes », qui n’ont en fait jamais fait leurs preuves… même si - il faut le redire -  personne ne peut se satisfaire des résultats actuels. Si ces derniers sont plus dramatisés aujourd’hui, c’est parce qu’ils sont à la fois plus visibles (jusque dans les années 60, l’échec scolaire  n’existait pas… car personne ne se souciait de quantifier l’échec scolaire !) et jugés par rapport à des objectifs plus ambitieux qu’autrefois, nous y reviendrons.

L’école forme-t-elle moins qu’avant… et moins bien ?

 

C’est encore l’épreuve des chiffres qui peut nous amener à dépasser les ressentis de l’opinion commune, pétris de subjectivité, s’appuyant sur des exemples personnels qui masquent la réalité sociale. On peut comprendre que, face à un avenir moins fait de promesses que d’incertitudes et de menaces pour leurs enfants et eux-mêmes, les parents soient enclins à faire preuve de nostalgie par rapport aux années d’après-guerre qui ont marqué leur enfance, période propice à leur promotion sociale sur fond de plein emploi. Mais les chiffres qui suivent amènent à tempérer cette nostalgie d’un soi-disant « âge d’or » de l’école…

L’accès au Secondaire

  1880 à 1930    1940    1950    1960    1970   1980   1990   2000

Accès au secondaire

(des 11-17 ans)

 

3 à 4%

 

30 %

62 %

76 %

88 %

 

100 %

 

Baccalauréat

(%classe d’âge)

 1 à 2 %

   4 %

    5 %

   11 %

    20 %

26 %

44,5 %

 

62 %

[12]. Peut-on alors parler de baisse de niveau ?

Des ambitions historiquement inédites…

            S’il est difficile – au regard des éléments précédents – de soutenir une prétendue dégradation de l’enseignement, cela ne signifie pas pour autant qu’il faille se satisfaire de l’existant. En effet, les besoins en formation ne cessent de croître, concernant désormais tout le monde, avec des exigences plus élevées d’une part, et la nécessité de créer les conditions d’une extension continue d’autre part.

            Former tous les élèves à une maîtrise du lire/écrire leur permettant de poursuivre une scolarité secondaire, de se mouvoir dans la vie sociale (où l’écrit est omniprésent) mais aussi d’être en mesure de continuer de se former au-delà « tout au long de la vie » : le savoir-lire minimum des débuts de l’École publique n’y suffit plus. Il s’agit bien aujourd’hui de viser des compétences élargies… Quels sont les attendus désignés par les nouveaux programmes de 2002, au niveau du cycle 2 ?lire personnellement au moins un livre de littérature par mois…

-          lire/écrire en toutes disciplines (éducation civique, littérature, langue étrangère ou régionale, histoire, géographie, sciences et technologie, éducation artistique, éducation physique et sportive…) ;

-          savoir consulter les documents de référence (dictionnaires, encyclopédies, grammaires, bases de données)…


[2] F. Rodes, « Historique des démarches d’apprentissage de la lecture (1969-1999) », Le Français Aujourd’hui, septembre 2000 et janvier 2001. 

[4] M. Lebettre, L. Vernay, Programmes et instructions commentés. Enseignement élémentaire (1er Degré), Collection Bourrelier – librairie A. Colin, (13 ème éd. – 1966), p. 74.

[6] « Maîtrise de la lecture : quel état des lieux ? » La Lettre de l’Education – Novembre 2002.

[8] Ibidem, p. 104.

[10] Repères et références statistiques,  MEN (Cf. Jean Vogler,  L’illettrisme, Echec de Condorcet ? Ed. Sedrap, novembre 2000, p. 43).

[12] Julie Dupin, Dossier « Priorité à la lecture », Le Monde de l’éducation N° 320, décembre 2003, p. 26-27.

[13] « Qu’apprend-on à l’école élémentaire ? » - Les nouveaux programmes, CNDP / XO Editions, 2002, p. 93-94.

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